L’amoureux nazi d’Arletty

Arletty

« Si mon coeur est français, mon cul est international ! »

Voilà comment Arletty se justifie à la Libération !
Il faut dire qu’elle a passé la guerre dans les bras d’un officier allemand, Hans Jürgen Soehring …

Retour sur l’histoire d’amour la plus célèbre de l’Occupation.


La plus grande actrice française

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, Arletty est déjà culte.

Amie du Tout-Paris (Picasso, Chanel …), meneuse des revues, chanteuse d’opérettes …
Elle a aussi joué près de 500 fois avec Michel Simon, a partagé l’écran avec Fernandel …
Une vraie star, quoi !

Arletty
Sa singularité : un air canaille, un franc-parler gouailleur et des répliques incontournables.

On se souvient, dans Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), de son « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » lancé à Louis Jouvet.

Arletty a commencé le cinéma à plus de 30 ans et le succès est arrivé aussitôt.
Mais, avant ça, la vie n’a pas été tendre.

Léonie Bathiat est née en 1898 dans une famille aimante mais modeste.
Les difficultés s’intensifient avec la guerre de 14-18, qui lui prend « Ciel », son premier petit ami.
Puis en 1916, elle perd son père, tué par un tramway.

Sans le sou, la jeune femme se sert des hommes pour se faire sa place dans le monde …
Et c’est avec le surnom inspiré d’un personnage de Maupassant, qu’elle y parvient.

Et puis c’est l’Occupation …

Quand les Allemands arrivent en France, ils prennent aussi en main son cinéma, un outil rêvé de propagande de masse.

Goebbels et ses acolytes restructurent toute la profession, afin de continuer à élaborer des films.
Notamment grâce à la Continental, société de production française à capitaux allemands.

La Continental Films

Propagande, censure, restrictions d’électricité, engagement forcé des artistes …
Pour les acteurs français, le choix est clair : tourner sous la tutelle allemande ou s’expatrier.

Gabin, Renoir, Jouvet s’exilent.
Mais la plupart s’adaptent à cette « liberté surveillée ».
Tous ne sont pas collabos pour autant, beaucoup utilisent le septième art pour faire passer des messages subversifs.

Arletty joue notamment dans Les Visiteurs du Soir (Marcel Carné, 1942), qui sous des airs de conte médiéval, dénonce Pétain (le baron Hugues) et encense la Résistance (représentée par les deux amants).

… et l’Amour …

La rencontre

Le 25 mars 1941, Arletty assiste rue du Conservatoire, à un concert du compositeur romantique Emmanuel Chabrier.
Dans la salle, il y a également Hans Jürgen Soehring.
Une amie commune les présente.

L’Allemand est fils de diplomate et homme de confiance de Goering.
Nommé juge militaire à Paris, il parle un français parfait.
Il est surtout très beau, avec ses yeux bleus et sa stature d’athlète.

Dès qu’elle le voit, Arletty a le coup de foudre.
Et tant pis s’il a dix ans de moins qu’elle et s’il porte l’uniforme gris de la Luftwaffe.

« Ce jeune homme singulièrement beau et d’une parfaite indifférence devait bouleverser ma vie. »*

Une passion en décalage

Le couple se retrouve quelques semaines plus tard, au château de Grosbois, où Arletty tourne Madame Sans-Gêne (Roger Richebé, 1941).

« Service, service, la cantinière était à l’heure, en costume d’amazone, badine en main.
Et c’est ainsi que tout commença…
Voilà tous mes forfaits ! »*

Commence une relation que ni l’homme influent ni l’artiste avide de liberté ne songent à cacher.
Arletty participe même à certaines soirées mondaines organisées par le Troisième Reich.
Comme le 17 janvier 1942, quand Hans la présente à Hermann Goering, de visite à Paris.

Le couple se retrouve souvent dans le luxueux appartement d’Arletty (13, quai de Conti), dîne homard et champagne dans les meilleurs restaurants, s’affiche aux premières à l’Opéra …
À l’heure des tickets de rationnement, des rafles et des exécutions d’otages.

Arletty

Arletty et Hans au château de Condé en 1942

… mis à l’épreuve

La distance

Bien que membre remarqué du Parti Nazi, Hans n’est pas un grand convaincu.
Et sa relation avec Arletty n’arrange pas son avancement.
En 1943, rétrogradé sous-officier, il est envoyé se battre en Italie.

Arletty continue les tournages qui l’éloigne souvent de Paris.
Les amants s’échangent alors des courriers enflammés.

Ils se surnomment « Faune » (à cause des oreilles en pointe de Hans) et « Biche ».

« Tu me faux (sic), Biche, comme il me faut de l’eau et de l’air. »+

« Faune, je t’ai donné les preuves les plus grandes de mon amour.
Je veux que tu sois fier de mon courage, je suis très forte, je t’aime.
Je me suspends à ton cou telle une misérable guenon. Ne quitte pas ta Biche. »+

Arletty en cavale

En Juin 1944, les Américains débarquent en Normandie.
Retournement de situation : les Allemands et les collabos sont soudain mal vus !

Hans s’inquiète pour Arletty, qui a affiché leur liaison.
Il veut l’envoyer se cacher en Allemagne, mais elle refuse.

« Oh non! Je ne serais jamais partie! J’ai eu toutes les occasions, mais alors j’aurais dû faire des préparatifs deux ou trois jours avant.
Non jamais ! Je préférais être tuée dans mon pays.
D’ailleurs, quelqu’un me l’a demandé, et je lui ai répondu: ‘Je pense que l’on ne tue bien qu’à Paris.’
C’était vrai. »*

Pourtant, quand la capitale se soulève le 20 août et que son immeuble est mitraillé, Arletty fuit Paris à bicyclette.
Elle n’y revient qu’un mois plus tard, après avoir séjourné chez diverses connaissances.

L’arrestation

Le 20 septembre 1944, Arletty rentre donc et demande une chambre au palace Lancaster.
Mais, mauvaise idée !
Elle s’enregistre sous son nom de scène et se fait aussitôt repérée par la police qui surveille les hôtels.

Lors d’une première visite des Renseignements généraux, elle réplique à l’inspecteur :

« Je n’ignore pas les bruits qui courent sur mon compte.
On me reproche d’avoir eu comme ami un officier allemand, pendant l’Occupation.
Mais, comme je n’ai rien fait de répréhensible envers mon pays, j’attends le résultat de l’enquête du comité d’épuration du cinéma avec confiance. »#

Le 20 octobre 1944, Arletty finit dans le panier à salades, sans en perdre sa gouaille.
Quand l’un des policiers lui demande « Comment, ça va ? », elle répond : « Pas très résistante … »

L’interrogatoire

À la Conciergerie, des inspecteurs l’interrogent d’abord sur sa relation avec Hans Soehring, qu’elle assume sans trop de mensonges.
On lui demande ensuite de justifier ses années d’activité.
Et là, Arletty se défend.

« Pendant l’Occupation, j’ai refusé de tourner de nombreux films de la Continentale (…) qui m’auraient rapporté 3 à 4 millions.
J’ai refusé catégoriquement de tourner le film collaborationniste du beau-fils du maréchal Pétain : Monsieur des Lourdines (…)
Pour tous ces films, j’ai été sollicitée avec une certaine pression mais j’ai opposé à chaque fois un refus énergique. »

Faute de preuves, Arletty est libérée du camp d’internement de Drancy le 7 novembre 1944.
Si elle échappe à la tonte humiliante, elle devient le symbole de la « collaboration horizontale ».
Elle ne peut s’en sortir indemne.
Alors, on l’assigne à résidence au château de la Houssaye.
Arletty est aussi interdite de tourner pendant trois ans.

« Si vous ne vouliez pas que l’on couche avec les Allemands, fallait pas les laisser entrer ! »

La passion encore

À fin de la guerre, Hans et Arletty poursuivent leur histoire, mais secrètement.
Même si la Libération n’a pas inquiété l’Allemand, l’arrestation d’Arletty a fait grand bruit.

« Après avoir été la femme la plus invitée de Paris, je suis la femme la plus évitée. »

Le couple ne vit pourtant pas ensemble et souffre de l’éloignement.
Arletty est assignée à résidence et Hans vit dans une zone sous occupation américaine, près de Munich.
La comédienne attend désespérément l’autorisation administrative pour le rejoindre.

« Faune » et « Biche » reprennent donc leur correspondance enflammée.
« Ma vie, mon âme t’appartiennent », « Je désespère. Sauve-moi ». +

Après de longs mois, Arletty a enfin le droit de retrouver Hans, qui se lance dans l’écriture.
Le couple passe ensemble le Noël 1946.

Pourtant, quand il lui fait sa demande en mariage, elle refuse.
Elle s’était promis le célibat après la mort de « Ciel ».
Et puis Arletty est déjà mariée à sa propre liberté.

Elle se consacre pleinement à son retour sur les écrans, avec Marcel Carné et La Fleur de l’Âge (1947).
« Aujourd’hui, premier maquillage depuis le 31 mars 1944. »+

Arletty

La fin … et l’éternité

Occupés par leurs carrières, Arletty et Hans passent de moins en moins de temps ensemble.
Les lettres aussi sont espacées.
L’actrice achète une petite maison en Bretagne pour y vivre avec son amoureux ; il n’y mettra jamais les pieds.
Leur amour ne résiste pas au temps qui passe.

En 1949, c’est la fin : Hans épouse Hanni, une jeune étudiante rencontrée à Munich.

11 ans plus tard, il est ambassadeur au Congo.
Parti se baigner après un pique-nique en famille, Hans est emporté par le fleuve.
Son corps ne sera jamais retrouvé.

Son décès est un choc pour Arletty, avec qui il était resté en bons termes.
Elle marque la date d’une croix rouge dans son agenda, avec la mention « 20 ans après ».

Elle rend visite à sa veuve, qui lui rend ses anciennes lettres d’amour.
Hans les avait toutes précieusement conservées …

Si Arletty lui a survécu plus de trois décennies, elle n’a plus jamais eu d’autre histoire d’amour.
Ni française, ni internationale.

Citations :
*
La Défense, autobiographie d’Arletty (1971)
+ Arletty-Soehring, Hélas ! Je t’aime, correspondance établie par Denis Demonpion (2018)
# Si mon coeur est français … par David Alliot

Sources :

Articles dans L’Express : ici et ici
dans Vanity Fair : ici
Sur le cinéma pendant l’Occupation : Le Rayon Vert




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