Barbara et Jacques Mesrine, la rencontre improbable

… qui inspira « Lily Passion »

barbara

Comment la chanteuse Barbara (1930-1997) aurait-elle pu oublier cette rencontre ! Face à elle, Jacques Mesrine (1936-1979), l’ennemi public nº1 qui l’oblige à chanter « Dis quand reviendras-tu ? ».

Un épisode pratiquement inconnu, raconté par Jean-Jacques Debout, dans son autobiographie Ma vie à dormir debout.

En 1957-1958, Jean-Jacques Debout et Barbara sont des stars … Dans les cabarets où ils se produisent, rien de plus !
Habitués de ces petites scènes, ils coïncident à L’Écluse.
Le futur mari et compositeur de Chantal Goya est aussitôt fasciné par le talent de la « dame brune », qu’il va voir sur scène chaque soir pendant six mois.
Cette admiration mutuelle se transforme alors en amitié.

Les années passent : 1969.
Debout, fort du succès de sa chanson « Les Boutons dorés », a abandonné le devant de la scène etcompose pour Johnny et d’autres yé-yés. Barbara, qui triomphe à l’Olympia, l’encourage à reprendre le tour de chant et lui propose même de faire sa première partie à La Tête de l’art, « un cabaret très chic, où beaucoup d’artistes allaient après être passés à l’Olympia ».

« Quelques mois après La Tête de l’art, elle m’a appelé au téléphone : 
– Je devais partir avec Serge Reggiani pendant deux mois en tournée dans tout le Canada. Mais Reggiani ne viendra pas. Est-ce que tu veux le remplacer ?
(…) Je veux absolument que tu viennes et on part dans trois jours. »

Jean-Jacques Debout ne peut rien refuser à la caractérielle Barbara alors … Direction Montréal !

La tournée se passe à merveille, le public applaudit volontiers Jean-Jacques Debout.
Après une représentation, il est même attendu par un de ses camarades de collège : le tristement célèbre Jacques Mesrine.
Braqueur recherché par la police française depuis février 1968, il a fui à Montréal, où il a appris par hasard la venue de Jean-Jacques Debout.
Comme il a envie de passer du temps avec son copain d’enfance, sans risquer d’être repéré, Mesrine a l’idée de le … séquestrer !

« Quand je suis sorti de la Place des Arts par l’entrée des artistes, un homme (…) m’a attrapé sous les bras et m’a jeté dans une auto américaine arrêtée devant la porte. Je me suis retrouvé à l’arrière d’une voiture noire, avec des vitres fumées. À côté de moi, un homme avec un passe-montagne qui lui recouvrait tout le visage et des lunettes de soleil. (…) Je pensais que j’allais prendre une balle. (…) Je l’ai vu retirer son passe-montagne. Ses lunettes sont tombées à terre et c’est alors que je l’ai reconnu. Jacky, Jacques Mesrine, me regardait d’un air satisfait. »

Jean-Jacques Debout doit alors passer une grande partie de sa nuit avec Mesrine, l’homme recherché par Interpol, et même chanter pour lui !

Alors qu’il pensait avoir accompli sa « B.A. option grand banditisme », Debout est surpris d’apprendre que ça n’est pas fini !

« En partant, il me dit :
‘Je t’appellerai demain (…) je passerai te prendre pour t’emmener déjeuner avec mon patron. Et si tu pouvais, j’aimerais beaucoup que tu amènes Barbara. Mon patron adore sa chanson « Dis, quand reviendras-tu ». Il serait ravi de la voir.’ « 

De retour à son hôtel, Debout raconte ses mésaventures à Barbara et lui avoue même la dernière requête du bandit.

« Je lui ai révélé qui était Jacky, avec qui j’avais autrefois servi la messe ; j’ai raconté qu’il était en cavale (…) et j’ai conclu en disant : 
– Barbara, tu ne peux pas dire non, tu ne peux pas refuser, ce n’est pas possible. 
Elle a poussé un énorme soupir avant de répondre : 
– Je vais y aller parce que si je n’y vais pas, tu es capable de ne pas arriver à l’heure ce soir et de me faire commencer le spectacle avec une heure de retard. »

C’est ainsi que Barbara se retrouve face à face avec Mesrine et son patron, un truand cul-de-jatte, « dans un sous-sol dépourvu de fenêtres et éclairée de spots électriques. »

Ce n’est guère rassurant, mais l’accueil est agréable.
Barbara tente de faire abstraction des hommes armés le temps d’une chanson et d’un repas. Mais c’est dur !

À un moment donné, Barbara s’est penchée vers moi et m’a glissé discrètement : ‘Dis, tu en as beaucoup à me présenter, des amis de ce genre ?’ « 

La chanteuse joue le jeu pendant une heure, mais les anecdotes des truands l’incommodent.
Elle demande à rentrer en prétextant la représentation du soir.

De retour à l’hôtel, Jean-Jacques Debout se fait sévèrement remonté les bretelles !

« Tu ne te rends pas compte, mais je crois que tu es tombé sur ce qu’il y a de pire ! C’est terrible !
Ces gens sont des bandits comme dans Borsalino et peut-être même encore pire ! Tu te rends compte, te faire enlever comme ça, c’est incroyable ! »

On la comprend …
Pourtant, l’aventure continue !

Jacques Mesrine a averti son ami d’enfance qu’il viendra écouter Barbara chanter le soir même.
Debout n’y croit pas beaucoup, le sachant en cavale. Il arrive pourtant à l’entracte, déguisé en rouquin moustachu.
Si Mesrine risque gros, c’est qu’il veut remercier Barbara avec un bouquet de fleurs. Il veut aussi qu’elle lui dédie sur scène « Dis, quand reviendras-tu ».

Touchée par le bouquet, Barbara accepte et annonce sur scène qu’elle chante ce titre pour un ami qui vit loin de Paris, de sa femme et de ses enfants.

Un moment émouvant, de mémoire de Jean-Jacques Debout … Mais un peu trop sans doute, puisque Mesrine commence à y prendre goût !

Après la représentation, Mesrine veut inviter les chanteurs à dîner. C’en est trop pour Barbara.

« Ah non ! ce soir, je ne sors pas, je suis épuisée. (…) Tu sais comme je suis : je suis tellement nerveuse, si sensible au moindre bruit, à tout … (…) Quelle idée j’ai eu de te demander de venir remplacer Reggiani ! Même Serge ne m’aurait pas fait des coups comme ça. Jamais il ne m’aurait emmenée voir des gens pareils ! Jamais il n’aurait osé me faire dîner tard le soir ! »

Debout sait bien qu’il est dangereux de dire « non » à Mesrine et il parvient à la convaincre.

Les deux chanteurs vont donc dîner dans l’arrière-cuisine d’un restaurant, dans une rue mal éclairée.
En plein repas, Mesrine demande une nouvelle fois à Barbara de chanter « Dis, quand reviendras-tu ? ».

 » ‘- Je m’excuse, monsieur, a répondu séchement Barbara, mais je ne chante jamais à table, et encore moins avec la bouche pleine.’ Ça a vexé Jacky.
‘Vous ne chantez jamais à table ? Eh bien, moi, je dis que vous allez chanter.
– Je vous assure que non. Et je vous prierai de me parler sur un autre ton. Sinon, je me lève et j’appelle un taxi.’
(…) Ça a rendu Jacky furieux.
‘Ah ! Vous ne voulez pas chanter ?’ Il a mis ses deux mains autour de son cou et il lui a dit : ‘Tu vas chanter ou je t’étrangle !’
J’ai arraché ses mains du cou de Barbara. J’avais peur parce que je connaissais son caractère et que je le savais capable de serrer. (…)
‘Excusez-moi, je plaisantais.’ (…) Mais Barbara était cette fois véritablement fâchée, et cela se comprenait. »

Oui, en effet !
La chanteuse n’a alors qu’une idée en tête : rentrer à son hôtel. Une fois à l’abri, elle décide d’oublier cette mauvaise rencontre mais Mesrine ne lui en laisse pas l’occasion …

À peine rentré, Jean-Jacques Debout reçoit un appel de « Jacky ».
Il compte apporter le lendemain un cadeau à Barbara pour se faire pardonner. Debout fait tout pour l’en dissuader, en vain.

Et effectivement, Mesrine se présente au théâtre, déguisé à la Marlon Brando.
À nouveau, il invite les chanteurs, à nouveau Debout panique, à nouveau Barbara refuse, s’énerve puis accepte.

Au restaurant, Mesrine demande à nouveau pardon à la chanteuse et lui tend une boîte contenant son présent..
Barbara accepte les excuses et le cadeau, qu’elle n’ouvre pas.

Comme prévu, elle demande à rentrer moins d’une demie-heure après son arrivée. Mesrine l’invite à aller en discothèque, mais elle résiste et ose laisser le criminel tant redouté tout penaud.

À l’hôtel, Barbara et Jean-Jacques Debout ouvrent enfin la boîte offerte par Mesrine.

« Elle contenait une rivière de diamants ornée de pierres précieuses de toutes les couleurs. C’était une véritable splendeur. (…)
‘Je ne peux pas accepter un cadeau comme ça.’ (…)
Nous étions en train de nous demander quoi faire quand le téléphone a sonné. 
C’était Jacky. Il voulait savoir si son cadeau avait plu à Barbara. 
Je marchais sur des oeufs en lui expliquant qu’elle ne pouvait pas l’accepter, que c’était beaucoup trop …
‘Ça non, j’ai eu assez de mal pour le trouver !’ (…) Jacky commençait à s’énerver.
Il avait dû faire un casse dans une bijouterie importante pour l’occasion et trouvait que son intention n’était pas récompensée. »

Debout convainct alors Barbara d’accepter le collier, quitte à l’offrir à une connaissance célèbre mais continuellement sans-le-sou.

Enfin, la tournée canadienne de Barbara prend fin et les deux chanteurs rentrent à Paris (avec la rivière de diamants !).

Les années passent.
Barbara multiplie les succès, Jean-Jacques Debout lance la carrière de Chantal Goya, et Jacques Mesrine trouve la mort porte de Clignancourt.

Puis, en janvier 1986, Barbara monte, au Zénith de Paris, un spectacle musical, co-écrit avec Luc Plamondon : Lily Passion.

L’histoire d’une chanteuse Lily Passion (Barbara), poursuivie par un assassin (Gérard Depardieu).
Obsédé par elle, l’homme tue dans les villes où elle se produit et rêve de l’étrangler …

Quand Barbara fait écouter les chansons du spectacle à Jean-Jacques Debout, celui-ci a comme un déjà-vu !

 » ‘Dis-moi, c’est la rencontre avec mon copain Jacky qui t’a inspiré cette histoire, n’est-ce pas ?’ ai-je voulu savoir.
Elle m’a regardé avec un petit sourire en coin et m’a répondu : ‘Peut-être.’ « 

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(Toutes les citations sont extraites de l’autobiographie de Jean-Jacques Debout : Ma vie à dormir debout)

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