Les Danseuses de Degas : le Tulle et l’Horreur

Souffrance, misère et prostitution

On les appelle « petits rats » car leurs chaussons tapotent le plancher des combles de l’Opéra de Paris, où elles répètent.
De très jeunes danseuses, à jamais immortalisées par l’un des premiers impressionnistes, Edgar Degas (1834-1917).
On y découvre leur vie quotidienne, beaucoup moins rose que leur tutu …

Paris est une fête … enfin presque !

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, il fait bon vivre dans cette capitale élégante et romantique.
La guerre est un lointain souvenir et l’économie est prospère.
On peut s’y promener et fréquenter les hippodromes, les terrasses, les bals, les spectacles …

Des scènes de la vie quotidienne qui intéressent Degas, qui joue au peintre-reporter.
Autour de 1880, il réalise plusieurs séries sur les courses hippiques, les musiciens de l’orchestre, puis sur l’Opéra

… Mais backstage, côté travail et sans glamour.

Dans ses mille peintures et dessins sur la danse, Degas montre à quel point cet art est difficile.
Le premier, il valorise les efforts et sacrifices de jeunes ballerines non confirmées, dont il reproduit parfaitement les mouvements et positions.

danseuses degas

Le foyer de la danse à l’Opéra de la rue Le Peletier (1872)

Des enfants exploitées …

Les élèves de l’école de danse de l’Opéra de Paris ont toutes moins de 15 ans et viennent pour la plupart des classes sociales les moins favorisées.
Les familles des petits rats comptent souvent sur la mince bourse donnée par l’école pour vivre.

« Le vrai Rat, en bon langage, est une petite fille de sept à quatorze ans, élève de la danse, qui porte des souliers usés par d’autres, des châles déteints, des chapeaux couleur de suie, qui sent la fumée de quinquet, a du pain dans ses poches et demande six sous pour acheter des bonbons (…)
Il est censé gagner vingt sous par soirée, mais au moyen des amendes énormes qu’il encourt par ses désordres, il ne touche par mois que huit à dix francs et trente coups de pieds de sa mère. »

— Nestor Roqueplan (journaliste parisien), dans Les Nouvelles à la main (1840).

Degas n’hésite pas à montrer la fatigue et la lassitude de ces petites filles découragées par tant d’effort …
Et il ne s’arrête pas là.

Danseuses sur un banc (1880-1890)

… et vendues

Ainsi, si les petits rats aspirent à intégrer le ballet de l’Opéra, leurs familles veulent se sortir de la misère.
Et si ce n’est par leur talent, ce sera par la prostitution

Dans plusieurs tableaux de Degas, on aperçoit la présence d’un homme élégant, portant souvent le haut-de-forme.

L’Étoile (1876)

danseuses Degas

Répétition d’un ballet sur la scène (1874)

À chaque fois, il s’agit d’un abonné, un « mécène »qui assiste aux répétitions.
En fait, un ensemble de voyeurs qui prennent l’école de danse pour un vivier où faire son marché érotique.

« La jeune ballerine est à la fois corrompue comme un vieux diplomate, naïve comme un bon sauvage ;
à 12 ou 13 ans, elle en remontrerait aux plus grandes courtisanes. »
Théophile Gautier dans son roman Les deux étoiles (1848)

Sauf que les fillettes n’ont pas le choix !
Si elles cèdent à leurs « protecteurs », c’est qu’elles sont vivement encouragées par les « mères ».
Souvent la vraie génitrice, parfois une tante, une sœur ou une cousine.
Dans tous les cas, des proxénètes en jupons, qui mettent en relation les petits rats et leurs prestigieux clients.

L’attente (1882)

Degas ne cache rien de ce système (dont il ne profita pas), mis en place dès 1831 par le propre directeur de l’école de danse, Louis Véron.
Celui-ci est bien conscient d’avoir permis un affreux marchandage puisqu’il évoque un « droit de cuissage de[s] filles, leur viol » dans ses mémoires !

Danseuse dans sa loge (1878)

La danseuse qui fait scandale

Quand Degas dénonce, les concernés n’apprécient pas.
Un exemple notoire : le scandale que provoque en 1881, l’exposition au Salon des Indépendants de sa Petite Danseuse de 14 ans.

Elle ne mesure qu’un mètre mais choque sans mesure.

Sculptée dans de la cire, un matériau sans noblesse, elle montre une fillette à l’attitude méprisante, à la mâchoire prognathe soit-disant propre des criminels.
Elle porte de vrais vêtements : un corsage, des chaussons, un ruban dans les cheveux et un très indécent tutu.
Elle est donc nue sous le tissu !
Et l’effrontée semble s’offrir sans vergogne.

Shocking !
La critique parle « d’allures vicieuses », « d’horreur et de bestialité ».
Car si le public connaît la triste réalité des petits rats, il ne veut surtout pas y être confrontée.

Avec cette sculpture, Edgar Degas rend universelle l’histoire vraie de son modèle Marie van Goethem.
Née en 1865, elle est entrée à l’Opéra, à 12 ans, comme « marcheuse » de deuxième classe.
Sa famille sans-le-sou la pousse rapidement à la prostitution.
Syphilitique à 20 ans, elle tombe dans l’oubli.

Comme sa statue, qui, après l’exposition scandaleuse, reste trente ans enfermée chez Degas.

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