« Dumbo » : Faut-il avoir peur du dernier « vrai » Disney ?

Le long métrage préféré de Walt fait des siennes !

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2021 est l’année du grand ménage pour Mickey !
La plateforme Disney + a décidé de supprimer certains grands classiques de son catalogue pour enfants.
Peter Pan, Les Aristochats, La Belle et le Clochard … Ces dessins animés comporteraient « des descriptions négatives et des mauvais traitements de certains peuples ou cultures« .
Idem pour Dumbo, sorti aux États-Unis en 1941.

Décortiquons le quatrième film d’animation des Studios Disney et le dernier mené par Walt.

Avant tout, Dumbo : de quoi ça parle ?

Dumbo est une nouvelle version du Vilain Petit Canard. 

Tout comme ses copines du cirque, l’éléphante Madame Jumbo reçoit un bébé par transport spécial de cigogne.
Sauf que, surprise !
Son petit Dumbo a de très, très grandes oreilles qui provoquent les moqueries des autres pensionnaires.
Quand Madame Jumbo se fait punir pour l’avoir défendu, il ne reste à l’éléphanteau que le soutien d’une souris, Timothée.
Ensemble, ils vont tenter divers numéros de cirque. En vain … Jusqu’au jour où Dumbo va utiliser ses grandes oreilles pour voler, devant un public qui l’acclame.

Les anecdotes sympas !

  • L’histoire de Dumbo a été créée par l’illustratrice pour enfants Helen Aberson, qui la publia en 1939.
    Mais elle n’attira l’attention du grand studio que lorsqu’elle parut sous la forme d’un petit comic strip offert dans des paquets de céréales.
  • L’animateur Ward Kimball aurait pitché l’histoire de Dumbo à son patron Walt Disney, en moins de deux minutes, sur un parking.
  • Dumbo a reçu l’Oscar 1942 de la Meilleure partition pour un film musical et le Grand Prix du dessin animé au Festival de Cannes 1947.
  • Les animateurs ont décidé de ne pas faire parler Dumbo, puisque c’est un bébé !
    Ses expressions faciales ont d’ailleurs été inspiré par le propre fils de deux ans d’un animateur (Bill Tytla).
  • Il y eut un autre héros éléphant Disney avant Dumbo : Elmer l’éléphant, personnage d’une Silly Symphony de 1936. Elle raconte l’histoire d’un pachyderme moqué pour ses oreilles et sa trompe, accepté après avoir sauvé une tigresse d’un incendie.
  • Le psychologue Ernesto Spinelli a créé un concept appelé « effet Dumbo ».
    D’après lui, la psychothérapie serait pour le patient comme la plume « magique » qui permet à Dumbo de voler : un artéfact temporaire qui permet l’auto-persuasion afin de se réaliser.
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Film, grève et désillusions

Peu d’argent, trop d’ego

La durée de Dumbo est exceptionnelle : le film ne dépasse pas les 64 minutes.
Mais pourquoi ?
Simplement parce que les caisses de Walt Disney étaient vides !
Avant lui, le premier long métrage, Blanche-Neige et les Sept Nains (1937) avait été un énorme succès.
Mais les suivants, Pinocchio (1940) et Fantasia (1940), avaient largement dépassé le budget prévu, avec moins de public.

Dumbo doit permettre le financement de futurs projets plus ambitieux.
Alors en 1939, Walt Disney mise sur l’international pour s’imposer.
Hollywood est une machine à films toute-puissante, rodée et ultra-productive qui ne craint pas les échecs.
Pour s’aligner, Disney doit faire de ses deux films annuels des succès planétaires !

Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale a éclaté en Europe.
Le cinéma n’y est plus une priorité. Walt ne doit vraiment pas se rater !

Pour réaliser Dumbo, Disney a fait appel à ses « poids-lourds », des animateurs acclamés par la critique :

  • Ben Sharpsteen, un vétéran des Silly Symphonies (ces séries de courts métrages qui ont notamment vu naître Mickey).
  • Arthur Babbitt, qui a imaginé la démarche décalée de Dingo, la reine dans Blanche-Neige, Geppetto dans Pinocchio et la danse des champignons de Fantasia.

Walt Disney, qui veut être le seul à recevoir les louanges, déteste Babbitt.
La mauvaise entente entre les deux hommes devient publique.
Et les techniciens commencent peu à peu à rêver d’indépendance.

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Planche de travail par Art Babbitt

La grève des studios

L’Oncle Walt perd alors de sa superbe paternaliste auprès des petites mains de son entreprise, fatiguées de ne pas recevoir leur part promise du gâteau.

En janvier 1941, alors que Dumbo est en pleine production, des centaines d’ouvriers informent la direction de leur adhésion à la Screen Cartoonists Guild (le syndicat des employés du secteur de l’animation).

Disney, furieux, s’oppose à cette décision.
Il essaie de dissuader les ouvriers en déclarant dans la presse vouloir délaisser l’animation pour le cinéma live.
Peine perdue, ils tiennent bon.

De plus, les journalistes commencent à enquêter sur le royaume Disney.
Et on est loin du conte de fée !
Pratiques salariales injustes, absence de contrats, retards de salaires, renvois sans explication …

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Une grève est déclarée le 28 mai 1941, qui dure jusqu’au 9 septembre !

Pendant cette période noire, Walt Disney perd son père, mais son deuil ne le rend pas plus souple.
Les animateurs grévistes se font virer à tour de bras (pour le plus grand bonheur des studios Columbia, qui les récupèrent !).
Art Babbitt est l’un des premiers à partir, forcément ! Mais après qu’il ait terminé ses séquences sur Dumbo … Pas fou, Walt !

Disney clôture l’année de ses 40 ans, épuisé et désabusé.
Il abandonne son projet initial d’une major familiale, confie le département Animation à d’autres et se lance dans la création de parcs d’attractions.
Dumbo est le dernier projet créatif dans lequel Walt s’investit corps et âme.
La Mouse House (la maison de la souris) devient alors la Mouse Factory (l’usine de la souris).
C’est la fin du premier Âge d’Or pour les studios.

Des personnages pas si innocents

Évidemment, avec une telle ambiance pendant sa création, difficile d’imaginer que Dumbo ne soit qu’un objet purement enfantin !
La scène des clowns est une caricature des animateurs en grève, voulant « frapper le patron pour une augmentation » (« We’re gonna hit the big boss for a raise. »)

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Mais la polémique vient surtout des cinq corbeaux.
Leurs langage et attitude rappellent notamment les numéros de claquettes des Nicholas Brothers.

À peine adolescents, Harold et Fayard Nicholas étaient déjà les stars du Cotton Club, la célèbre salle de concert de Harlem des années 1930.
Le public admirait particulièrement leur capacité à se relever d’un grand écart sans utiliser les mains.
Les Nicholas Brothers ont inspiré Fred Astaire, Michael Jackson et même le danseur classique Mikhaïl Barychnikov.

Les corbeaux de Dumbo auraient également été inspirés par la mouvance zoot (en français zazou).

En 1935, alors que la Grande Dépression altèrent les esprits, une émeute éclate à Harlem, entre noirs et blancs.
Ces derniers désertent le quartier.
Apparaissent alors les premiers Zoot suiters, des amateurs de swing qui portent des costumes deux-pièces un peu trop larges. Une contre-culture qui se veut une réponse élégante au racisme mais qui pourtant est perçue comme une provocation.
Malcolm X a lui-même porté des Zoot suit dans sa jeunesse.

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Ces références à une histoire désormais peu connue ne sont malheureusement pas mises en valeur dans Dumbo (ni par Disney +).
On ne retient des corbeaux qu’ils sont pauvres, peu éduqués et oisifs, des caricatures déjà perçues comme racistes dans les années 1960.



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