Et si « Guernica » ne représentait pas Guernica ?

Quand Picasso dénonce ... ou pas !

guernica

Et si l’oeuvre monumentale, dérangeante et surtout complexe de Picasso n’avait rien à voir avec la guerre d’Espagne ?

Car l’artiste n’a jamais pris la peine d’expliquer ce que représente Guernica.
À peine a-t-il déclaré :

« La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements.
C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi. »
– Pablo Picasso

Les détails sûrs et certains

Ce que l’on voit

Sur une toile mesurant 349,3 x 776,6 cm, Picasso peint une scène d’horreur organisée comme un triptyque en noir, gris, bleu et blanc.
Au centre, un triangle lumineux qui sépare 9 éléments, entassés dans la souffrance.

Une commande express

Picasso peint Guernica entre le 1er mai et le 4 juin 1937.
L’oeuvre doit être exposée au Pavillon de la République Espagnole, pendant l’Exposition Internationale de Paris en 1937.

Pour cette commande aux dimensions monumentales, il a réutilisé une toile qu’il destinait à l’hommage du torero Joselito, mort dans l’arène en 1920.

C’est la première fois que Picasso s’attaque à un format si imposant.
Cependant, il la termine en 7 semaines.

Parmi les 45 croquis retrouvés, certains étaient en couleurs et il y en avait un avec un poing levé.

La symbolique officielle

Une ville, un drame

guernicaPour beaucoup, il n’y a pas de polémique possible : comme son titre l’indique, Guernica montre bien la ville basque espagnole du même nom.

À une date précise, le 26 avril 1937.
Quand, en pleine guerre civile, elle est bombardée pendant 4 heures par la Légion Condor, les forces aériennes nazies qui appuient les franquistes.

Pourquoi une telle attaque sur une si petite ville ?
Il semblerait que ce soit :

  • Par stratégie : détruire sa fabrique d’armes
  • Pour tester la technique et la réussite d’un des premiers raids de l’aviation.
  • Par symbole : la ville possédant un chêne représentant la liberté des Biscayens.

Les bombardements font 1 654 morts et plus de 800 blessés.

Une toile expliquée

L’homme au sol a les bras en croix, mais porte une épée.
C’est un soldat sacrifié à la manière du Christ.

guernica

Le pelage du cheval, qui hurle comme le peuple, rappelle les pages d’un journal.
Il s’agirait d’un hommage à la presse, qui a évoqué le drame dès le lendemain du bombardement.

guernica

Une femme est consumée par le feu, montrant la douleur physique.
Tandis qu’une autre pleure la mort de son enfant, représentant la souffrance psychique.

L’ampoule permet de mettre en lumière l’horreur de la scène.

Dans les années 1930, le taureau est une figure récurrente chez Picasso.
C’est l’Espagne, qui regarde, impassible, la situation.

Quant à la colombe blessée, il s’agit évidemment de la paix assassinée.

Inspiration revendiquée par Picasso, comprise des Nazis

Quelques jours à peine après l’acte terroriste, Picasso se met au travail.
Son tableau semble donc une réponse évidente à cette attaque sanglante.

Alors, quand un ambassadeur nazi lui demande « C’est vous qui avez fait ça ? », Picasso aurait répondu « Non … Vous ».

Le Troisième Reich inclut Guernica dans son catalogue d’œuvres interdites.
Les Nazis tentent même de la discréditer en indiquant qu’il s’agit « un mélange de parties de corps que n’importe quel enfant de quatre ans peut réaliser ».

De son côté, Picasso interdit que sa toile soit exposée en Espagne tant que Franco est au pouvoir.

Un symbole anti-guerre

Alors que Picasso estime son oeuvre à 30.000 euros (pour le prix actuel, ajoutez deux ou trois zéros !), Guernica permet de brasser bien plus d’argent.

Juste après sa découverte à Paris, en 1938-39, la peinture s’expose dans toute l’Angleterre, afin de collecter des fonds pour le Comité d’Aide aux Réfugiés Espagnols de Londres.

Au fil des décennies, Guernica transcende la guerre d’Espagne.
La fresque est, par exemple, taguée en 1974 pour dénoncer la guerre du Vietnam et recouverte en 2003 pour signifier le refus de la guerre d’Irak.

Une reproduction siège dans l’entrée du Conseil de sécurité des Nations unies à New York.

Et s’il y avait un sens caché ?

C’est ce que croit un professeur espagnol, José María Juarranz de la Fuente, qui a étudié Guernica pendant 14 ans.
Pour lui, « la peinture n’a rien à voir dans sa conception avec ce qui s’est passé à Guernica ».

Le journal intime de Picasso ?

Sa thèse Guernica : le chef-d’œuvre inconnu (2018) se divise en trois parties :

  • Analyse :
    Toute l’oeuvre de Picasso est autobiographique.
    Guernica doit également représenter ses propres obsessions et non ses engagements politiques … puisqu’il n’en avait pas !
  • Synthèse :
    Guernica évoquerait trois traumatismes personnels.
    Dans les années 1930, Picasso (le taureau) est tiraillé entre sa maîtresse Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya (la femme à l’enfant), et sa virulente ex-femme Olga Koklova (le cheval à la langue pointue).
    L’artiste est également profondément marqué par le suicide de son ami Carlos Casagemas (le soldat au sol).
    Et par un évènement de l’enfance : un séisme vécu avec sa mère (la femme qui soutient la lampe) à Málaga.
  • Apothèose :
    De l’importance d’interpréter la fresque à la lumière des croquis préparatoires, qui indiquent que Guernica n’est finalement qu’un portrait de famille !

Picasso, un opportuniste ?

L’allusion aux bombardements ne serait alors qu’un plan com’ pour obtenir plus de visibilité en Europe.
Picasso aurait commencé à travailler sur sa peinture bien avant l’attaque nazie.
L’idée d’évoquer la ville sacrifiée aurait été soufflée par des amis de Picasso, comme Paul Éluard, bien plus au fait de l’actualité.

« Picasso n’est jamais allé à Guernica. 
Le bombardement ne l’a pas affecté personnellement.
Quand ça a eu lieu, il se trouvait avec sa maîtresse, Marie-Thérèse Walter, et leur fille, Maya.
La guerre d’Espagne ne l’inquiétait pas, il n’avait aucun intérêt pour les affaires politiques. »
– Interview de Juarranz pour El País


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