Le #MeToo d’Artemisia Gentileschi : « Judith décapitant Holopherne »

La vengeance d’une femme violée

Huile sur toile, de 158,8 × 125,5 cm
Réalisée par Artemisia Gentileschi, vers 1612-1613
Exposée au Museo Capodimonte

Artemisia Gentileschi

De son vivant, Artemisia Gentileschi (1593-1652) était une célébrité.
Ses oeuvres étaient si maîtrisées qu’elle fut la première femme à intégrer l’Académie de Dessin.
Et pourtant, l’Histoire n’a pas retenu son nom.

Certainement parce que sa peinture s’inspire trop du ténébrisme de son contemporain Caravage (1571 – 1610).
Mais aussi parce que la Renaissance n’aime pas les femmes artistes, voire les femmes tout court !

Et Artemisia Gentileschi était féministe avant l’heure.
Comme le montre son chef d’oeuvre, Judith décapitant Holopherne.



Judith, un sujet machiste

« Judith décapitant Holopherne » est un sujet classique à la Renaissance.
Artemisia elle-même en a fait deux versions, s’inspirant sans doute de celles de son père Orazio Gentileschi, de Caravage ou même de Boticelli.

Artemisia Gentileschi

L’épisode appartient au Livre de Judith, un récit apocryphe biblique.

Au VIème siècle avant Jésus-Christ, le roi babylonien, Nabuchodonosor, envoya son général Holopherne conquérir la Judée.
Son armée cruelle s’en donnant à coeur joie, la population fut décimée.
Pour sauver son peuple, Dieu utilisa Judith, une jeune et belle veuve connue pour sa sagesse.
Alors qu’après un banquet, Holopherne dormait ivre mort, Judith le décapita.
Elle donna alors sa tête à sa servante qui l’emporta dans sa besace.

Un sujet qui semble mettre les femmes courageuses et pieuses en valeur …
Que nenni !
La démarche n’a rien de féministe. Au contraire.

Depuis le Moyen-Âge, les artistes aiment représenter des figures féminines héroïques qui dominent les hommes les plus sages.
Judith donc, mais aussi Dalila qui trahit Samson ou Salomé réclamant la tête de Jean Baptiste.
Cette inversion de la hiérarchie sexuelle veut montrer à quel point les femmes sont des « sorcières » manipulatrices et dangereuses !

Bien entendu, Artemisia Gentileschi ne souscrit pas à cette vision.

Balance ton violeur

À travers cette thématique religieuse, Artemisia cache un message personnel :

  • la rage intime d’une femme victime de viol
  • et l’engagement d’une « féministe avant l’heure ». 

Les faits

Après des années d’apprentissage auprès de son père, Artemisia veut entrer aux Beaux-Arts.
Mais l’école est interdite aux femmes.
Orazio Gentileschi engage alors un collaborateur comme précepteur privé, le peintre Agostino Tassi.

Celui-ci viole la jeune femme de 19 ans.

« Il ferma la chambre à clef (…) il me jeta sur le bord du lit en me frappant (…) me mit une main à la gorge et un mouchoir dans la bouche pour que je ne crie pas (…).
Je lui griffai le visage et lui tirai les cheveux et (…) je lui écrasai le membre en lui arrachant un morceau de chair. »
– Eva Menzio, Artemisia Gentileschi, Lettres précédées par les Actes d’un procès de viol, Milan, 2004.

Pour empêcher un scandale, la famille envisage d’abord un mariage.
Mais Tassi n’a aucune intention de « réparer sa faute ».
Alors Orazio Gentileschi porte plainte.

Le procès permet de démasquer Tassi, une ordure de la pire espèce depuis toujours.
Cependant, la parole d’une femme est trop peu de chose pour le faire condamner !
Artemisia subit donc un humiliant examen gynécologique, mais surtout elle est soumise à la question pour démontrer qu’elle ne ment pas.
Elle surmonte le supplice des sibili, une torture pouvant briser les os de la main.

Après neuf mois d’instruction éprouvante, Tassi est finalement condamné … à l’exil.

Artemisia, elle, doit sauver l’honneur de sa famille, puisque toute la ville sait ce qu’elle a subi.
Son père arrange alors son mariage avec un modeste peintre florentin.

Plus qu’une vengeance

Peu de temps après cette tragédie, Artemisia Gentileschi peint Judith décapitant Holopherne.
C’est sa revanche personnelle.

Elle prête ses traits à Judith tandis qu’Holopherne a le visage de l’homme qu’elle déteste, Agostino Tassi.
La scène est bien plus violente que chez ses collègues masculins.
Son Holopherne lutte, souffre, s’accroche au col de la servante et se contorsionne de douleur, alors que Judith reste résolue et impassible.

C’est surtout une toile engagée.
Comme l’est toute son oeuvre, qui met en scène des héroïnes intrépides et orgueilleuses.

Artemisia va également à contre-courant dans sa vie personnelle.
Elle acquiert l’indépendance financière, grâce notamment à son statut de peintre de cour.
Elle quitte alors son mari et part à Rome élever seule leur fille Prudenzia.
En 1627, elle donne naissance à une fille naturelle et la garde auprès d’elle.

« J’ai fait résolument le voeu de n’envoyer jamais plus d’esquisses de ma main, car j’ai été victime de forts méchants tours.
Et en particulier, aujourd’hui même, je me suis trouvée avoir fait une esquisse (…) et on l’a fait exécuter par un autre peintre, lequel travaille à partir des fruits de mon labeur.
Si j’avais été un homme, je ne sais comment cela se serait passé. »
– Lettre d’Artemisia Gentileschi du 13 novembre 1649

Artemisia Gentileschi

Sources :
Article dans Rtbf.be : ici
Article espagnol dans El País : ici

En savoir plus :
Roman d’Alexandra Lapierre
Bande dessinée de Nathalie Ferlut et Tamia Baudoin
Artemisia, film d’Agnès Merlet (2012) avec Michel Serrault, Emmanuelle Devos …




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