« La Forme de l’eau » : Quand Amélie Poulain rencontre HellBoy

On dit « Merci, Jean-Pierre Jeunet ! »

À voir : Oui, Non, Bof ?

OUI. 

La Forme de l’eau (The Shape of Water) a remporté 4 Oscars (2018).
Applaudi par la critique, ce film fantastique romantique est considéré comme le meilleur de son réalisateur, Guillermo del Toro.
Et pour une fois, la critique a raison !

La Forme de l’eau est un grand film romantique truffé de petits bijoux de poésie et même d’humour subtil.
Tout comme Le Labyrinthe de Pan, il vous poursuit pendant plusieurs jours après sa projection.
Et comme toutes les grandes oeuvres, il faut sans doute plusieurs visionnages pour en apprécier toutes les subtilités.

Il est parfois dur de s’identifier complètement au personnage.
Sally Hawkins, excellente dans We want Sex Equality, propose une interprétation fine, émouvante jusque dans ses silences et même rageuse sans un mot. Un peu comme Holly Hunter dans La leçon de piano.

La Forme de l’eau parle de solitude, de colère contenue, de ce qui est juste et doit être fait, mais surtout d’amour.
Aimer, c’est être l’autre, c’est deux gouttes qui glissent sur la vitre d’un autobus et qui se fondent en une seule sur un air de Gainsbourg. 

 « Unable to perceive the shape of You, I find You all around me. Your presence fills my eyes with Your love, It humbles my heart, For You are everywhere. » Giles (voix off)

Oscar (mérité) au meilleur film

Meilleur film en tout cas pour son réalisateur.
La Forme de l’eau est sans nul doute son oeuvre la plus aboutie.
De son propre aveu, c’est son film préféré, le plus personnel aussi. Normal, Guillermo del Toro a recours à ses thèmes de prédilection.

Un décor entre peur et fascination

Son univers : le cabinet de curiosité, cette pièce où les hommes cultivés du XVIIIème entreposaient des livres naturalistes, mais aussi des animaux empaillés, minéraux, herbiers, crânes …

Dans La Forme de l’eau, très peu de lumière franche. Logée dans un appartement au-dessus d’un cinéma, Elisa ne reçoit que les lumières des néons extérieurs dans son intérieur glauque. Les murs sont moisis et les pièces habillées de meubles d’un autre temps, très loin de la décoration habituelle des 60’s.

Comme Elisa travaille la nuit, on la suit dans sa routine décalée. Son appartement dans le noir donc, mais aussi ses trajets en bus dans une ville endormie, puis son quotidien de femme de ménage dans les sous-sols d’un centre gouvernemental secret, fait d’acier et de lumière artificielle.

Bien entendu, l’eau est essentielle à la création de cet univers inquiétant. Loin de l’image habituelle de l’onde claire qui purifie, cet elément est ici très vert, vaseux, rempli de sel et particules flotantes (nécessaires à la survie de l’amphibien). Cet eau accentue la sensation de moisissure du décor. Elle est stagnante comme celle du canal qui doit s’ouvrir bientôt à l’océan et libérer le monstre. On ne s’y plonge pas volontiers et pourtant en y réfléchissant bien, cette eau que l’on imagine pleines d’algues et de mystère attire Elisa et jusqu’au spectateur.

La Forme de l’eau effraie mais donne envie.

Des créatures venues d’ailleurs

Guillermo del Toro a avoué être fasciné par « les insectes, les monstres, les endroits mal éclairés » et son intéret frôle l’anthropologie. Ses films sont peuplés de créatures à l’apparence effrayante et il prend plaisir à « disséquer » leurs particularités.

Après HellBoy (le fils rouge du Diable), les vampires de Blade 2, les Kaijus de Pacific Rim, le faune du Labyrinthe de Pan et l’esprit vengeur de Crimson Peak, Guillermo del Toro s’attaque à un homme amphibien. Sans surprise toutefois.

la forme de l eau

Il y a beaucoup de similitudes entre Le Labyrinthe de Pan et La Forme de l’eau. Dans un monde en conflit (respectivement l’après-guerre civile espagnole et la guerre froide), il est difficile de discerner les bons des méchants. Cependant, Guillermo del Toro nous montre que le véritable monstre n’est pas forcément la créature repoussante.

Gros plan sur les minorités

La Forme de l’eau met en avant une héroïne handicapée, une femme de ménage noire, un artiste gay et un médecin soviétique. En pleine guerre froide aux États-Unis. Avec ça, tout est dit. Le quotidien de ces personnes dans les années 1960 ne devait pas être de tout repos. Le film en fait un fidèle témoignage.

la forme de l'eau

C’est également une volonté de Guillermo del Toro. Comme l’enfant maltraitée et méprisée du Labyrinthe de Pan, ses nouveaux héros sont aussi les « monstres » de leur société. Les femmes de ménage reçoivent sans broncher des blagues machistes et misogynes. Le peintre vieillissant et seul inspire de la crainte homophobe. L’espion n’appartient plus à aucune nation dès lors qu’il préfère ses propres principes.

Pas étonnant que le sort de l’amphibien les préoccupe (cf le magnifique monologue en signes d’Elisa).

Merci à la « french-touch »

Il semblerait que le réalisateur Jean-Pierre Jeunet ait communiqué à Guillermo del Toro son grand talent … De plagiaire. Et il faut bien l’admettre, il y a beaucoup de Delicatessen et du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain dans son film.

  • L’usage de la voix off : ceci est un conte et j’en suis le narrateur.
  • L’héroïne qui vit seule dans un décor hors du temps, avec ses petites manies (la crème brûlée pour Amélie vs l’oeuf dur pour Elisa).
  • Le voisin peintre qui sert de Pygmalion et de meilleur ami face à la demoiselle silencieuse.
  • Les scènes de sexe ridiculisé contre celles d’une extrême douceur.
  • Le refus d’une mise en contexte historique et la rapide évocation de celui-ci par un vieux poste de télévision (la mort de Lady Di vs les informations sur la guerre froide).
  • La musique d’une autre époque : « Si tu n’étais pas là » de Fréhel pour Amélie vs les comédies musicales américaines pour Elisa (ainsi qu’une reprise de La Javanaise de Gainsbourg chantée avec un style très entre-deux).

Quant au choix de la lumière et l’univers glauque, tout est très Delicatessen. Jean-Pierre Jeunet a même trouvé une ressemblance « copié-collé » entre sa scène du test du matelas et celle de Del Toro montrant les deux voisins dansant depuis leur canapé.

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