Aller au contenu

Madeleine et Léo Ferré : Amour, Gloire et Chimpanzé

    De la passion à la haine

    21 ans de mariage dont 17 d’un amour exclusif.
    Méconnue, Madeleine fut pourtant la femme de l’ombre qui encouragea le génial Léo Ferré.
    Jusqu’à ce qu’il fit “sa propre révolution” en 1968.

    “Le temps des roses rouges”

    « Je suis né par erreur en 1916
    et une seconde fois le 6 janvier 1950 quand j’ai connu Madeleine. »

    – Léo Ferré dans Le Figaro littéraire (4 novembre 1961)

    Léo Ferré a alors 34 ans, dont beaucoup passées dans des caves à chansons, et une toute récente ex-femme Odette.
    Madeleine Rabereau en a 26 et elle-aussi est séparée, de René Bizy, le père de sa fille de 5 ans, Annie.

    Ils se rencontrent par hasard, une nuit, dans un bistrot, le BarBac.
    Et c’est le coup de foudre.

    “J’ai rencontré ma femme dans un bistrot, la nuit, après le travail.
    On était malheureux, on s’est regardé. Tout a changé.”

    – Léo Ferré, Interview par Jacques Borgé (1963)

    “Il y est rentré, incolore dans son imperméable beige, les yeux aigus et tendres, cerclés de lunettes de fer, l’écart des dents de la chance éblouissant un sourire d’enfant, un air d’Ailleurs. (…)
    Il m’avait dit “À demain” comme on dit “de toute éternité”.
    L’Éternité, c’était lui.”
    – Madeleine Rabereau, cité par sa fille Annie Butor dans Comment voulez-vous que j’oublie

    “La vie d’artiste”

    Le couple ne se quitte plus.
    Léo, Madeleine et la petite Annie partagent rapidement une chambre sans confort dans un hôtel du Quartier Latin.
    Malgré le travail acharné du musicien, c’est une période de vaches non pas maigres mais squelettiques. Il faut cuisiner en cachette des spaghettis sur un réchaud pour survivre !

    Madeleine et Léo Ferré

    Le bonheur familial est complet mais “les fins de mois reviennent sept fois par semaine”, comme le chante Léo.
    Heureusement, l’amour lui donne des ailes et il se produit dans tous les cabarets parisiens.
    Madeleine l’encourage. Plus que ça encore : elle croit en son génie. 

    Puis la petite famille s’installe dans une maison louée boulevard Pershing.
    C’est la vie d’artiste.
    On y recueille des animaux errants, les amis, les sans-abris …
    Une bohème idéale pour l’anarchiste qu’est Léo, favorable à la création.

    Inséparables, Madeleine et Léo Ferré se marient le 29 avril 1952. 

    “La Grande vie”

    Un an plus tard, le succès pointe enfin le bout de son nez avec la chanson « Paris canaille ».

    Sur le conseil de Madeleine, Léo Ferré s’attaque alors au grand poète Guillaume Apollinaire. Entre autres, il met en musique son long poème “La Chanson du Mal-Aimé”, qu’il joua même devant le prince Rainier de Monaco. 

    “C’est elle qui a fait le découpage du Mal-Aimé.”
    – Léo Ferré, interview du 20 janvier 1954 à Comedia

    Madeleine et Léo Ferré

    Le poète travaille parce que Madeleine le fait travailler.
    Elle l’aide à préparer son premier Olympia en vedette, l’incite à changer de look, le conseille sur sa mise en scène.
    Elle sauve même quelques compositions de la poubelle (comme “Le Guinche” ou “Le Temps du tango”).
    Et quand le lendemain d’une prestation, certaines critiques descendent l’artiste “costumé en anarchiste”, elle s’exclame encourageante : “Peu importe qu’on dise du mal, pourvu qu’on en parle.”

    “Si je ne me suis pas arrêté en chemin, c’est grâce à Madeleine.”
    – Léo Ferré, entretien dans Les Lettres françaises, 1962

    Madeleine avait raison, Léo Ferré est génial.
    Le public et ses pairs le comprennent enfin. 

    Tout va pour le mieux pour Léo, qui n’oublie pas ce qu’il doit à sa femme.
    Il lui écrit une de ses plus belles chansons d’amour, “Ça t’va”.

    « Ça m’ va
    Qu’on puisse dire un jour
    «Et quant à l’amour
    Il n’a aimé qu’elle…» « 

    “Pépée”

    En 1963, Léo et Madeleine achètent dans le Lot un château entouré de quarante hectares, renommé le Perdrigal.
    Ils n’y habitent pas seuls. Il y a Annie bien sûr, mais toute une arche de Noé.
    Chiens, chats, un taureau, vaches, moutons, un cochon, et surtout des chimpanzés, dont la plus connue car immortalisée en chanson est Pépée, qui contribue à la fin du couple. 

    Madeleine et Léo Ferré

    L’animal avait été cédé par le dresseur des Gin’s Family, spectacle de singes savants, croisé dans les coulisses d’un spectacle.
    Léo et Madeleine se prennent aussitôt d’affection pour cette petite chimpanzé de quelques mois et en font l’enfant qu’ils n’ont pas eu.
    Traitée comme un être humain, Pépée vit sans autorité chez le couple anarchiste.
    Mauvaise idée d’éducation pour un animal sauvage.
    En grandissant, elle développe ses muscles simiesques et impose un règne de terreur-

    Le paradis rêvé devient un véritable enfer. 
    Débordée par l’intendance de tant d’animaux, Madeleine perd pied et devient dépressive et alcoolique.

    Bien qu’il ait d’abord souhaité cette vie de famille éclectique, Léo Ferré s’en détache peu à peu.
    À 51 ans, il goûte enfin cette célébrité si durement acquise.
    Paris le convoite enfin et après tant d’années de galère, celui qu’on appelle désormais “maître” cède aux chants (et aux corps) des sirènes.
    Avide de légèreté, le Perdrigal lui pèse …

    Le 29 mars 1968, Léo quitte Madeleine par courrier.
    Il lui laisse le château et sa ménagerie, dont Pépée, blessée après être tombée d’un arbre.
    Début avril, la chimpanzée a la gangrène et ne peut être soignée.
    Désespérée, Madeleine doit se résoudre à la faire sacrifier par les assistants du célèbre vétérinaire (ami de Dorothée), le Dr. Klein.

    “Avec le temps …”

    Léo Ferré recommence sa vie.
    Et même parfois, la réinvente. se vengeant au passage.
    Ainsi, il accuse Madeleine d’avoir tué par dépit tous leurs chers animaux.

    “Ferré lui aussi a toujours menti.
    Il écrivait des chansons d’amour pour Madeleine mais il était amoureux d’une guenon et couchait avec la bonne.”

    Pascal Sevran, Tous les bonheurs sont provisoires, Albin Michel, 1995

    Après des années de fidélité conjugale, Léo Ferré étale soudain dans la presse ses multiples aventures (dont une inspire la chanson “C’est extra”), prônant la liberté sexuelle et la misogynie. 

    “Je hais certains types de femmes, en tout cas les femmes cultivées, de toute façon il n’en rentre plus une chez moi. Pas de femme cultivée. […]
    L’intelligence des femmes, c’est dans les ovaires, ça a tout pris.”

    – Léo Ferré à Pierre Wiehn, À bout portant

    Pendant ce temps, Madeleine sombre.
    Hospitalisée en psychiatrie, accablée par les dettes, puis anéantie par une longue procédure de divorce qui ne sera prononcé qu’en 1973.

    Après avoir vécu vingt ans avec moins de mille euros mensuels, Madeleine succombe à un cancer de la gorge le 24 mai 1993.
    Peu de temps avant sa mort, elle disait encore de Léo : “Peut-être étais-je sa force, il était mon soleil.”

    Léo, également malade et remarié depuis 1974 à la mère de ses trois enfants, n’apprendra jamais son décès.
    Pourtant, le 14 juillet, à peine quelques semaines après Madeleine, Ferré tient sa promesse : “Et si tu meurs devant, je suivrai à la trace” (“Madeleine”).

    6 commentaires sur “Madeleine et Léo Ferré : Amour, Gloire et Chimpanzé”

    1. Grand fane de Léo Ferré, je l’ai découvert adolescent à la sortie de sa chanson « C’est le Printemps » qu’un frère plus âgé que moi, écoutai fréquemment. Les paroles me touchaient profondément. Athlète de haut niveau en athlétisme, passionné d’oiseaux et de nature, les années ont passées… Jeune adulte, au volant ma première voiture, une Dauphine, j’entendais dans le brouhaha du moteur un air qui m’attirait voilà quelques années. Stoppant tout aussitôt, dans le silence, cette radio annonçait un succès du chanteur Léo Ferré. Reprenant la route, je m’arrêtais à chaque station service pour y acheter une cassette, chose trouvée une heure plus tard, c’était son Disque d’or. L’écoutant en boucle, je me métamorphosai en sa personne les décennies suivantes ! je lui doit tout, la vie tout d’abord et le considère aujourd’hui comme l’un de mes trois pères spirituels… Nous nous sommes jamais rencontré, seulement croisé à 5 heures du matin début juillet sur le chemin de côte à Quiberon, j’étais seul, lui aussi, a-t-il imagé que ce jeune homme chevelu barbu était un grand fane. Mon premier concert fut lors de sa tournée sous chapiteau avec Glenmor (Eté 1972), année de « Il n’y a plus rien »… J’ai d’ailleurs sympathisé à avec Milic à la suite, lors d’autres concerts.
      De cette page, j’ai appris nombreux anecdotes sur sa vie passée, merci à Vous.
      Bien cordialement,
      JLLC

      1. Merci pour votre commentaire et d’avoir partagé votre expérience.
        J’aime beaucoup également les chansons de Léo Ferré qui était un de nos grands poètes.

    2. Un coup de massue pour moi qui suis un admirateur de Léo FERRÉ. Une énième malheureuse vérification du proverbe « Faites ce que je vous dis, pas ce que je fais ». Bon, ça ne m’empêchera pas de toujours le considérer comme le plus grand, ou du moins l’un d’entre eux.

    3. La seule chose qui compte, ce sont ses qualités d’esthète, de littérateur, au sens positif du mot, qui lui ont fait pondre des tournures superbes comme  » Le rythme qui sanglotte à tes reins exaucés « ,  » Pour le chic d’une courbe ou tu crois t’évader « ,  » Et sous le voile à peine clos, Cette touffe de noir Jésus, Qui ruisselle dans son berceau Comme un nageur qu’on attend plus « ,  » Les préfectures sont des monuments en airain, un coup d’aile d’oiseau ne les entame même pas, c’est vous dire « ,  » Si ton astre noir où je m’illumine, Etait le calice et si j’étais Dieu, J’y boirais le mort jusqu’à la racine « ,  » Le désespoir esrt une forme supérieure de la critique « , etc.

    4. Très belle évocation, je publie un article, une adaptation en vérité de plusieurs sources sur notre revue associative de réfractaires, L’1PACT7.7, qui est consacré à sa relations avec Pépée, aucune prétention littéraire de ma part juste la volonté de faire connaître un artiste rare, un véritable zèbre tel qu’on les défini de nos jours, à savoir l’opposé des asperger et donc une empathie qui pousse à la mort avec tout ce qui vie. C’est ce que je retiens de Lèo, je m’y retrouve également dans mes amitiés avec mes chiens, juste que j’ai réussie à tenir les limites.
      Vraiment merci pour cet éclairage que vous m’avez apporté, avec des larmes en prime.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.