« Tout le monde il est beau, Tout le monde il est gentil » de Jean Yanne

Les médias, cet univers impitoyable …

L’histoire (sans spoiler)

Dans les années 1970. Christian Gerber (Jean Yanne), reporter à Radio Plus, est au Pérou où il rencontre en exclusivité un chef rebelle. De retour à Paris, il découvre que les médias concurrents ont bidonné de faux reportages et se fait un plaisir de les dénoncer sur les ondes.
Faute de pouvoir le licencier, le directeur Plantier (Jacques François) le met au placard.
Gerber est écoeuré par la ligne éditoriale de la radio, qui surfe sur les succès du moment. En l’occurence, l’opéra-rock Jésus Christ Superstar, mettant de la religion jusque dans la tenue des standardistes. Face à la médiocrité de ses programmes, le président de Radio Plus (Bernard Blier) le nomme directeur. Gerber tente alors de faire un « média de la vérité » …

Jean Yanne, un ton inimitable

Pour apprécier Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, il faut aimer son créateur.

jean yanneJean Yanne, journaliste, auteur de chansons, ayant tourné avec Godard et Chabrol, dessinateur amateur, et surtout tête-à-claques !

Il adorait le scandale.

Pour comprendre à quel point, une petite anecdote que raconte son ami Georges Beller.
Un jour, il traita de “con notoire” un critique, qui l’attaqua donc en justice. Pour se défendre, Jean Yanne demanda à une quinzaine d’amis de venir au procès et devant le juge, les fit témoigner un à un. Tous affirmèrent qu’ils étaient au courant que le plaignant était con. Défense de Jean Yanne : “À partir de combien, c’est notoire ?!”. Le procès fut annulé.

Pour se moquer d’un thème, il faut le connaître sur le bout des doigts et Jean Yanne est très cultivé.
Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil est truffé de références populaires et pointues (citations de Jules César, du philosophe du XIXème Ernest Renan, détails sur la thématique religieuse …).

Détail incroyable : Jean Yanne écrivait sans se relire. Ses dialogues qui font mouche sont en quelque sorte des brouillons, ou du moins des improvisations ! Dont il était le roi aux Grosses Têtes (pour écouter son hilarante version de la vie de Louis Pasteur, cliquez ici) …
Et qu’il permettait également à ses acteurs. Daniel Prévost improvisa toute sa scène sur « Mes chers amis ». Il dit plus tard que le tournage était un régal, Jean Yanne dédramatisant la création de son film : jamais un cri, ni une critique. Derrière l’image d’ours mal léché, un nounours pour ses copains … mais que pour eux !

La vengeance de Jean Yanne

Sur Maurice Pialat

Jean YanneEn 1972, Jean Yanne tourne Nous ne vieillirons pas ensemble sous les ordres autoritaires de Maurice Pialat. La réputation du célèbre réalisateur n’est pas volée et l’acteur a aussi fort caractère. Les deux hommes ne s’entendent pas du tout.

Jean Yanne lui fera payer leur mauvaise relation.

D’abord, il lui « vole » son producteur, rencontré sur le tournage. Jean-Pierre Rassam s’associe à Jean Yanne afin de produire ses futurs films et ensemble, ils lancent la société Cinéquanon.

Aussitôt dit, aussitôt fait. La même année, le premier long-métrage de Yanne-réalisateur est en salle ! Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil sort ironiquement en même temps que le film de Maurice Pialat. Ils sont présentés dans deux grands cinémas de Paris, l’un en face de l’autre.
Chacun son trottoir ! Et Jean Yanne se réjouit quand il voit une plus grande file d’attente devant son film que devant celui de son ennemi !

Autre cauchemar pour Pialat : le Festival de Cannes 1972. Les deux films sont présentés lors de la même édition. Nous ne vieillirons pas ensemble obtient un prix … Celui de l’Interprétation Masculine pour Jean Yanne ! Celui-là même qui passe son temps à demander aux journalistes d’aller voir son film et pas celui de Pialat ! Il n’ira d’ailleurs pas chercher son prix …

Sur la radio

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil semble caricatural. Pourtant, Jean Yanne y detaille l’univers médiatique et dans les années 70, c’est gratiné !Jean Yanne

Comme on le voit à l’image, les chanteurs n’hésitaient pas à envoyer quelques billets avec leurs 45 tours pour passer à l’antenne. Les animateurs recevaient des cadeaux, sans que cela soit considérer autrement que normal. Par contre, les médias étaient soigneusement utilisés par l’État qui exerçait sa censure.

Jean Yanne et son co-scénariste Gérard Sire ont travaillé longtemps pour RTL et Europe (numéro) 1, avant de partir pour France Inter.
Leurs rédacteurs en chef n’ont pas toujours été satisfaits du ton de Yanne-animateur. Alors Yanne-réalisateur s’en donne à coeur joie et règle ses comptes ! (La cultissime scène sur la vulgarité et la grossièreté est jouissive !)

Un film d’artiste

Musical et music-hall

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil est un film de copains. Tous issu du théâtre, notamment le music-hall. Daniel Prévost, Michel SerraultJean Yanne

Ginette Garcin a rencontré Jean Yanne dans les cabarets de la Butte. Pendant qu’elle jouait chez Ma Cousine, il écrivait pour Le Pichet les opérettes Traces de pas sur une tringle à rideaux et Pas de sucette pour les gros vilains.
Avant le long-métrage de Jean Yanne, Ginette Garcin pense à arrêter le music-hall. Heureusement elle change d’avis et prête sa voix faussement espagnole sur « Dans les bras de Jésus ».

La chanson occupe une place importante, mais toujours employée comme ressort comique.
« Tilt pour Jésus-Christ » est une parodie de Jésus-Christ Supertar. « Jésus Java » est interprétée à la façon de Zizi Jeanmaire et la chanteuse de « Jésus, rends-moi Johnny » imite la voix de Sylvie Vartan. Chanson bête et stupide, elle, se moque carrément de France Gall, qui à l’époque, faisait dans la chansonnette facile.

Très dessiné

Jean YanneTout le monde il est beau, tout le monde il est gentil est un film très graphique. Jean Yanne fait appel à son ami Tito Topin pour réaliser les illustrations, caractéristique des médias. Affiches publicitaires, logos sur les voitures

Tito Topin fait bien plus que les décors. Encore en tournage, Jean Yanne se demande comment terminer son film. Ensemble, ils envisagent de faire un génerique final en dessin animé. Le dessinateur travaille pendant 4 jours et 4 nuits pour boucler le projet demandé en catastrophe.

Jean Yanne dessinait également. La première affiche du film était de lui : elle représentait le Pape en pleins ébats sexuels explicites ! Évidemment, elle ne fut pas retenue !

Mais une satire avant tout …

Le cynisme du marketing

Christian Gerber, le personnage joué par Jean Yanne, est exaspéré par le défilé des modes. Les médias ne veulent pas faire de la qualité, mais uniquement suivre la tendance pour faire du chiffre.

« Qu’est-ce que vous nous préparez ? « Radio Plus, plus près du gadget » ? Alors on a été, d’abord, « Plus près de la Femme », « Plus près des Jeunes », « Plus près de la Nature », « Plus Près du Couple », « Plus Près du Sexe », et maintenant, on est « Plus Près de Dieu » ! » Christian Gerber

Des Babas christiques

Gerber – Maintenant Jésus, tu l’as le matin dans ton café-crème, le soir dans ton whisky. Les gens aiment Jésus, il faut leur vendre du Jésus. 
Jolin – Mais là, qu’est-ce que tu veux que je monte ? Je vais pas monter Les Dix Commandements ?!
Gerber – Non mais tu fais une pièce moderne, un Jésus super-quelque-chose.

Avec l’opéra-rock Jésus-Christ Superstar, la tendance est au spirituel. Le public cherche des figures messianiques, même au-delà de la religion. Par exemple, Che Guevara (également moqué avec la scène des guerrilleros).
Le personnage de Jean Yanne, prénommé Christian (et ce n’est pas un hasard) devient, malgré lui, un leader. Et comme il se doit, il est entouré de 12 apôtres, dont un traître.

Jean Yanne
La Cène de Léonard de Vinci, revisitée par Jean Yanne.

 

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